Tous contaminés, tous en danger ? Est-ce grave docteur ?
Pestiriv a montré que les riverains des zones viticoles et leurs lieux de vie sont contaminés par les épandages de pesticides et que, plus on est près des vignes, plus la contamination augmente, surtout chez les enfants. Mais le reste de la population française, selon l’étude ESTEBAN publiée en 2021, est aussi imprégnée par au moins cinq familles d’insecticides dont les organochlorés, les organophosphorés (certains interdits depuis longtemps) et les pyréthrinoïdes ….
Tout d’abord, pesticides, de quoi parle-t-on ?
C’est un terme générique qui regroupe les produits phytopharmaceutiques (herbicides, fongicides et insecticides) et les biocides. Nous nous intéressons ici aux premiers.
Comment sommes-nous contaminés ?
La contamination se fait par les trois voies d’entrée dans l’organisme : la peau si nous les manipulons, l’appareil digestif s’ils sont dans l’alimentation, les poumons s’ils font partie des polluants atmosphériques. Selon leurs propriétés chimiques, leur pénétration, leur devenir dans l’organisme, et leur excrétion seront très différents. Les plus préoccupants sont les plus persistants, en particulier les organochlorés (lindane, DDT, chlordécone., tous interdits mais toujours présents dans l’environnement.) qui peuvent s’accumuler dans certains organes et produire une intoxication à bas bruit à l’origine de pathologies chroniques dont des cancers.
Notre organisme est-il suffisamment armé pour les éliminer ?
Comme toute substance étrangère, les pesticides doivent être excrétés surtout pas l’urine. Ils sont souvent lipophiles et notre organisme les transforment en molécules hydrophiles appelées métabolites, faciles à éliminer dans l’urine. Ce métabolisme est essentiellement hépatique mais peut se faire aussi dans les poumons et l’intestin. Mais il y a des ratées : les pesticides lipophiles peuvent s’accumuler dans les graisses, être ainsi stockés pendant longtemps et s’accumuler. Des métabolites très réactifs peuvent être produits avec des effets génotoxiques, c’est-à-dire capables d’être à l’origine de cancers. D’autres pesticides ont des propriétés de perturbateurs endocriniens, c’est-à-dire qu’ils interfèrent avec nos hormones dont nos hormones sexuelles et thyroïdiennes. Les périodes de la vie qui sont les plus sensibles aux effets néfastes des pesticides sont la grossesse et le développement fœtal ainsi que la petite enfance. L’impact de ces contaminants pendant ces périodes clés conduit à diminuer le « capital santé » d’un individu avec des conséquences graves pouvant apparaître longtemps après telles que des maladies chroniques dont des cancers. Certains pesticides peuvent aussi dégrader la qualité des spermatozoïdes et des ovules.
Pourquoi est-ce si difficile de mettre en relation l’exposition humaine aux pesticides et l’apparition d’une maladie dont un cancer ?
La mise sur le marché d’une nouvelle molécule pesticide répond à une réglementation internationale très stricte. Il faut prouver son efficacité supérieure aux autres pour sa cible (insecticide, herbicide ou fongicide) et son innocuité pour la santé humaine, la biodiversité et l’environnement. Les industriels fournissent des dossiers d’efficacité et de toxicologie aux agences compétentes, l’EFSA pour l’UE qui évalue la substance active et l’ANSES en France qui le fait pour le produit fini. Les études toxicologiques se font uniquement chez l’animal ou in vitro (ex : les tests de génotoxicité). Elles permettent de déterminer les doses provoquant une toxicité aiguë ou chronique et les doses dites sans effet. Les experts autorisent ou non la molécule à partir de ces données et l’extrapolation à la santé humaine est toujours très complexe. En particulier, elle ne peut pas rendre compte de la spécificité individuelle. C’est pourquoi, les effets adverses chez l’humain sont observés souvent des années après les autorisations de mise sur le marché. Pour prouver l’existence de pathologies associées à l’exposition aux pesticides, il faut des données cliniques et épidémiologiques toujours difficiles car nous sommes exposés à des cocktails de molécules et de stress variés. Les connaissances venant des recherches universitaires sont essentielles pour le suivi des nouvelles molécules, la mise en évidence des effets adverses et la réévaluation des autorisations.
Francelyne Marano est professeur émérite de biologie cellulaire et toxicologie à l’Université de Paris. Elle a créé un laboratoire sur les mécanismes d’action des polluants atmosphériques (amiante, particules Diesel, particules atmosphériques, nanoparticules) à l’Université Paris Diderot et est auteure de nombreux livres et publications dont des ouvrages de vulgarisation scientifique. Elle a participé à divers comités d’experts nationaux et européens dans le domaine de la toxicologie environnementale. Elle a été présidente du conseil scientifique de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement (AFSSE) à sa création. Elle a été impliquée dans l’élaboration des quatre Plans nationaux Santé Environnement (PNSE) et dans leur suivi.
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